Sortie
du sommeil comme si je devais secouer le poids du sable sur mes yeux
et mes épaules. L'océan et le ciel gris ont les mêmes plis
moutonneux ; le vent chante moins fort ce matin que la famille
corneille, dans le palmier d'en face, qui croisse en consolidant son
nid malmené par l'orage.
Hier
à Pondi, nous avons retrouvé un rythme de couple. Les garçons
voulaient dormir à satiété et Nina, était tenue au repos après
une blessure au pied par un saut de Léandro moins aérien que
d'ordinaire - il faut dire que c'était dans l'eau des rouleaux- qui
toucha terre sur les orteils de sa sœur.
Après
une visite de courtoisie au showroom des motos Royal Enfield, Mô
bâtit des projets de voyage indiens, nous en riders ascètes
et libérés de notre traîne parentale. Nous avons remonté le bord
circulaire de la ville blanche jusqu'à la fabrique de papier de
l'ashram dit de la « mother » ou de « sri
Aurobindo » (à moins que ce ne soit une seule et même
personne dont le sourire androgyne est encadré aux murs du séjour
de notre location comme sur ceux de la paper shop) une
personne en tous cas pleine de charisme qui laisse son aura sur les
rues de Pondichéry et aux alentours. Rien d'étonnant quand on peut
lire que la robinetterie de notre douche s'appelle « guru ».
En
pénétrant dans la cour de la fabrique, les bâtiments blancs et les
palmes vertes nous récompensent déjà de notre course au soleil de
10 h. Une Française s'enduit d'anti moustiques, assise sur une
pierre lorsque le manager nous propose de visiter les ateliers en
anglais ou en français (mais pas en allemand). On choisit l'anglais,
ce qui lui convient très bien et il promet de parler lentement pour
nous faciliter l'écoute, ce qu'il fit, du moins pour le premier
atelier.
La
petite pièce est occupée à moitié par des copeaux de coton blanc,
les reliefs de tissus des nombreuses usines textiles de la région où
pousse le « coton tree » ; l'autre partie de
l'espace est pris par une déchiqueteuse à l'arrêt. Ça et là, des
fils jaunes se mêlent aux trames, miettes de couleur que les
ouvriers trient à la main pour maintenir la qualité du papier,
première en Inde sinon dans le monde (dixit).
Je
relate ici les explications de l'Indien, données à l'extérieur car
nous ne tenions pas à quatre... mais ma mémoire était
parallèlement occupée à retrouver le fil d'un souvenir olfactif
lié à cette poussière de cotonnade. Je me retrouvai à l'âge de
Ranjan, dans une petite rue en pente en face de la grande caserne de
Bron. Une benne à déchets était placée à l'angle et elle
débordait comme une malle des Indes. Des coupons d'étoffes
raffinées, taffetas noirs sur lesquels des velours émeraude
tissaient des motifs en arabesques. D'autres pannes de velours noirs
se mêlaient de rehauts d'or et d'argent. Si j'y pense à noël, je
rechercherai encore cette odeur de textiles coupés en glissant le
nez dans un chapeau que maman avait cousu en récupérant les chutes
de tissus mises au rebut, pour en faire de petites choses précieuses
(coussins, aumônière) qui existent encore dans les réserves des
placards des Laurelles, et dont le parfum plus que trentenaire,
développe une étrange mélancolie, comme si Pondichery était une
ville déjà vue mais anonyme, une aïeule sépia avec un chignon
blanc impeccable, l'iris transparent, prenant la pose chez le
photographe de toute éternité.
Une
autre partie du travail de la papeterie consiste à déposer la
poudre de coton sur des tamis similaires à ceux observés à
Madagascar pour la fibre de bois. Un ouvrier retourne le cadre comme
une crêpe sur une toile de jute et deux femmes alternent le papier
mouillé rouge et le tissu brun dans une sorte de millefeuilles qui
n'en compte que 100. Enfin après l'essorage, on le monte au séchoir
de l'étage, spacieux, entièrement tendu de fils qui retiennent
suspendues un peuple de feuilles pourpre.
Une
question de plus posée ? Nous nous retrouvons à l'atelier du
papier marbré. La peinture à l'encre est jetée sur des miroirs
d'eau : coups de pinceaux pour les veines et gouttes de kérozène
pour les taches plus ou moins diffuses, à la manière des décors
Canson-Montgolfier. L'ouvrier place sa feuille sur le dessin liquide
et le coton absorbe le motif, laissant le rectangle d'eau à nouveau
vierge.
Boutique :
sous l'oeil habitué de Mô, mon cabas se remplit de petits carnets
à écrire, gribouiller ou peindre. Tant mieux puisque je viens juste
d'atteindre la dernière page de mon journal et de mon carnet de
voyage,
Pondichery,
le 29 juillet 2016
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