dimanche 23 octobre 2016

Une journée à deux



Sortie du sommeil comme si je devais secouer le poids du sable sur mes yeux et mes épaules. L'océan et le ciel gris ont les mêmes plis moutonneux ; le vent chante moins fort ce matin que la famille corneille, dans le palmier d'en face, qui croisse en consolidant son nid malmené par l'orage.
Hier à Pondi, nous avons retrouvé un rythme de couple. Les garçons voulaient dormir à satiété et Nina, était tenue au repos après une blessure au pied par un saut de Léandro moins aérien que d'ordinaire - il faut dire que c'était dans l'eau des rouleaux- qui toucha terre sur les orteils de sa sœur.
Après une visite de courtoisie au showroom des motos Royal Enfield, Mô bâtit des projets de voyage indiens, nous en riders ascètes et libérés de notre traîne parentale. Nous avons remonté le bord circulaire de la ville blanche jusqu'à la fabrique de papier de l'ashram dit de la « mother » ou de « sri Aurobindo » (à moins que ce ne soit une seule et même personne dont le sourire androgyne est encadré aux murs du séjour de notre location comme sur ceux de la paper shop) une personne en tous cas pleine de charisme qui laisse son aura sur les rues de Pondichéry et aux alentours. Rien d'étonnant quand on peut lire que la robinetterie de notre douche s'appelle « guru ».
En pénétrant dans la cour de la fabrique, les bâtiments blancs et les palmes vertes nous récompensent déjà de notre course au soleil de 10 h. Une Française s'enduit d'anti moustiques, assise sur une pierre lorsque le manager nous propose de visiter les ateliers en anglais ou en français (mais pas en allemand). On choisit l'anglais, ce qui lui convient très bien et il promet de parler lentement pour nous faciliter l'écoute, ce qu'il fit, du moins pour le premier atelier.
La petite pièce est occupée à moitié par des copeaux de coton blanc, les reliefs de tissus des nombreuses usines textiles de la région où pousse le « coton tree » ; l'autre partie de l'espace est pris par une déchiqueteuse à l'arrêt. Ça et là, des fils jaunes se mêlent aux trames, miettes de couleur que les ouvriers trient à la main pour maintenir la qualité du papier, première en Inde sinon dans le monde (dixit).
Je relate ici les explications de l'Indien, données à l'extérieur car nous ne tenions pas à quatre... mais ma mémoire était parallèlement occupée à retrouver le fil d'un souvenir olfactif lié à cette poussière de cotonnade. Je me retrouvai à l'âge de Ranjan, dans une petite rue en pente en face de la grande caserne de Bron. Une benne à déchets était placée à l'angle et elle débordait comme une malle des Indes. Des coupons d'étoffes raffinées, taffetas noirs sur lesquels des velours émeraude tissaient des motifs en arabesques. D'autres pannes de velours noirs se mêlaient de rehauts d'or et d'argent. Si j'y pense à noël, je rechercherai encore cette odeur de textiles coupés en glissant le nez dans un chapeau que maman avait cousu en récupérant les chutes de tissus mises au rebut, pour en faire de petites choses précieuses (coussins, aumônière) qui existent encore dans les réserves des placards des Laurelles, et dont le parfum plus que trentenaire, développe une étrange mélancolie, comme si Pondichery était une ville déjà vue mais anonyme, une aïeule sépia avec un chignon blanc impeccable, l'iris transparent, prenant la pose chez le photographe de toute éternité.

Une autre partie du travail de la papeterie consiste à déposer la poudre de coton sur des tamis similaires à ceux observés à Madagascar pour la fibre de bois. Un ouvrier retourne le cadre comme une crêpe sur une toile de jute et deux femmes alternent le papier mouillé rouge et le tissu brun dans une sorte de millefeuilles qui n'en compte que 100. Enfin après l'essorage, on le monte au séchoir de l'étage, spacieux, entièrement tendu de fils qui retiennent suspendues un peuple de feuilles pourpre.
Une question de plus posée ? Nous nous retrouvons à l'atelier du papier marbré. La peinture à l'encre est jetée sur des miroirs d'eau : coups de pinceaux pour les veines et gouttes de kérozène pour les taches plus ou moins diffuses, à la manière des décors Canson-Montgolfier. L'ouvrier place sa feuille sur le dessin liquide et le coton absorbe le motif, laissant le rectangle d'eau à nouveau vierge.

Boutique : sous l'oeil habitué de Mô, mon cabas se remplit de petits carnets à écrire, gribouiller ou peindre. Tant mieux puisque je viens juste d'atteindre la dernière page de mon journal et de mon carnet de voyage,

Pondichery, le 29 juillet 2016

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