Pondichery, le 30 juillet
2016
recopié dans un nouveau
carnet « jaune indien » (appellation dans les années 80
d'une couleur orangée de 2 Chevaux) à l'effigie d'un Ganesh
musicien.
C'est notre dernier jour
à Serenity Beach. Les enfants dorment, Mô somnole, chacun dans la
pénombre de sa chambre. Depuis la première aube, la lumière grise
du ciel donne à l'océan indien un ton de marbre vert, avec les
larges motifs blancs de l'écume qui n'en finit jamais de claquer sur
le sable, son écho vertical. La mer est un instrument à
percussions. Dans la ruelle adjacente, les eaux usées ruissellent
de plusieurs maisons et le vent, pour la première fois en cinq
jours, semble avoir renoncé à couvrir le bruit des rouleaux.
J'ai terminé ce matin Le
livre du roi d'Arnaldur Indridasson, afin de le laisser sur
l'étagère du salon, lecture de hasard et de passage que Mô a faite
avant moi et m'a conseillée.
Un couple regarde la
mer ; ils ont une petite fille, je crois, et le père fait mine
de déplacer un bateau, ce qui bien sûr n'est qu'une pantomime
lorsqu'on voit l'effort nécessaire des 20 porteurs de
Mamallapuram...
Vers 6 heures il y avait
tout un groupe de personnes endormis sur la plage, étaient-ce des
pêcheurs ? À part, les femmes, ils ont disparu quand la
première barque a pris de face les vagues pour gagner la mer
profonde.
En allant du côté de la
plage du nord, j'ai croisé certains se lavant les dents avec la
technique expliquée par notre guide : une brindille de « neem
tree », très amère (il en avait préparé une pour chacun
de nous). Bonne pour les dents mais aussi l'estomac !
En contrebas de la jetée,
un groupe d'occidentaux porte d'étranges pantalons courts que les
vendeurs de vêtements appellent « catfish » (je crois).
Par deux ils exécutent une sorte de danse lente où il me semble
qu'un meneur doit être imité par un suiveur, les mains dans le dos,
en marquant des pas aux quatre points cardinaux.
J'ai pris le temps de
peindre la troisième baie, celle des surfeurs et, lorsque je suis
redescendue de la jetée, des enfants s'étaient joints à la
chorégraphie silencieuse.
Je n'avais pas remarqué
auparavant les abris faits de palmes sèches, le long de la route,
au-dessous desquels sont entreposés des amas de filets. Ces ballots
entrecroisant leurs teintes adoucies par la lumière matinale sont un
cauchemar pour l'aquarelliste : je ne vois pas comment rendre la
légèreté de leurs réseaux associée à la pesanteur de leur dôme
ramassé.
Maintenant sur notre
terrasse qui domine la plage, je continue à passer le temps en
regardant les activités des êtres humains ou des animaux. Je me
rends compte que j'ai oublié de vous parler de ces derniers. Notre
animal préféré, le grillon, fidèle chaque soir à la tête du lit
ou même dans la salle d'eau, prenant la douche avec nous. Puis les
deux chats presque jumeaux, roux et tigrés, maigres comme des
momies, l'un aux yeux jaunes, l'autre borgne, plus impressionnant
encore dans l'obscurité du toit, une seule pupille brillante d'un
éclat de mercure. Les corneilles dont le nid est voisin sont
redoutables pour voler dans les assiettes dès que la terrasse
demeure sans surveillance. Elles peuvent même attaquer les chiens,
celui en particulier qui propose sa compagnie au crépuscule, lorsque
Ranjan et Léandro profitent jusqu'au bout des vagues puissantes
tandis que Mô et Nina font des sculptures de sable en évitant les
conseils des passants.
Je soupçonne ces
« charognardes » d'être à la cause du « cyclope
félin » qui se cache sous le auvent de l'escalier. Je n'oublie
pas les fourmis tractant en équipe le grain de maïs soufflé tombé
sur le carrelage, avec une vaillance semblable à celles des pêcheurs
qui n'ont pas accès au tracteur que je vois en ce moment déplacer
une barque bleu turquoise à fond rouge.
Hier soir ont éclaté
au-dessus de Pondichery des feux d'artifice pour on ne sait quelle
cérémonie. Le matin précédent, plusieurs chars, couverts de têtes
de fleurs comme au corso fleuri de Nice, stationnaient devant le
grand temple de la rue Mahatma Gandhi. D'ailleurs, Nina eut une
frayeur liée au contexte de terrorisme des actualités en se faisant
surprendre par une pétarade de fête juste derrière ses talons.
Comme son papa la suivait, elle le crut attaqué ! Autre triste
réminiscence niçoise, triste 14 juillet, terrible année.
La corneille continue de
ramener des brins végétaux pour le nid en équilibre sur la grappe
de cocos.
Il faut espérer pour la
famille oiseau que les œufs auront éclos avant que les noix mûres
ne soient prêtes à tomber.
d
Sainte-Marie, le 11 août
2016
Depuis trois jours, nous
avons dépassé le cap des 10 années à La Réunion. Etrange
anniversaire sous un ciel trop gris pour les Tropiques et trop humide
pour la saison soi-disant sèche.
La fin du voyage indien
fut une sorte de boucle sur Chennai. Quoique l'hôtel et le quartier
soient différents, plus périphérique, plus tranquille, je dirais
presque une zone « pavillonnaire ». Nos activités
étaient déjà dirigées vers le retour.
Par un hasard cocasse et
un quiproquo de langage, nous nous sommes retrouvés dans une immense
structure commerciale nommée Phoenix Mall, le jour de la
parution de la 8ème aventure d'Harry Potter and the curse Child.
Avec le nom de l'oiseau emblématique de Dumbledore, on aurait dû
prévoir le décor : le mur de la voie 9 Trois-quarts qui mène
au train magique, des vifs d'or et des balais aériens dans les
allées du centre commercial où l'on croisa une multitude de
sorciers maléfiques ou héroïques ressemblant fort à Ron et Harry
Potter, sinon pour les traits typiquement indiens (depuis j'ai
appris qu'Hermione est une actrice de couleur dans la pièce de
théâtre et je m'en réjouis !) Chacun pouvait se « selfer »
devant le château de Poudlard ou aux côtés de Bellatrix Lestrange,
cheveux de jais et yeux noirs.
Je suis repartie comme
les autres fans avec mon volume sous le bras, la langue anglaise plus
fluide à saisir grâce à 1) la forme théâtrale 2) ma motivation
d'éternelle dévoreuse d'histoires.
Le lendemain, nous
devenions des accros du shopping pour la deuxième journée car les
cinq vendeurs du magasin de sport où Mô s'était enfin trouvé un
beau short de bain, avaient oublié d'enlever l'antivol. Quitte à
revenir en taxi cette fois (échaudés par l'expérience de la
veille) nous avions convenu d'un RDV pour le retour afin de ne pas
nous retrouver coincés dans le ballet imperturbable de taxis trop
petits pour cinq Occidentaux (malgré la sveltesse de nos deux
garçons). De plus, nous avions aussi décidé de goûter aux salles
de cinéma indiennes. Léandro ne voulait pas aller voir la star de
la région « Rajini », sa barbe blanche, sa chevelure
imposante et sa dégaine sportivement soixantenaire, dans son dernier
succès : Kabali, où il joue, comme à son ordinaire, un
héroïque homme d'action que l'âge ne saurait entamer.
Ce fut donc
« Ghostbusters » en anglais et en 3D, avec une qualité
impressionnante, tout autant que cette salle de 500 places avec
sièges en cuir, et 4 spectateurs sans nous compter... Les 491 autres
se régalaient devant KABALI.
d
Post-scriptum : Le
récit de notre voyage en Inde reste en suspens dans cette salle de
cinéma, au milieu des fantômes d'un film des années 80, une
sympathique reprise avec une équipe féminine de chasseresses
d'ectoplasme, avec le passage de Sigourney Weaver et Bill Murray,
bien vivants. Les enfants ont profité de la fête du cinéma à
Sainte-Marie pour retourner le voir en français...
C'était un beau voyage
commencé le 18 juillet 2016, pour les 13 ans de Ranjan.
Le prochain ?

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