Le 24
juillet 2016
Dans
le paysage plat et sablonneux dont les pièces de limon annoncent la
future saison des pluies, la ville apporte l'exception d'un champ de
pierre à la mesure des Titans. Un boulet sorti d'un volcan usé
reste en équilibre sur la dalle courbe, défiant la logique de
l'oeil et de la pesanteur, comme le poétise la légende où 7
éléphants ne purent déplacer le bloc nommé « motte de
beurre de Khrishna ».
de
part et d'autre de l'esplanade penchée comme le pont d'un bateau,
sont scultptés des monolythes grouillant de divinités et d'animaux
en mouvement. L'éléphant est associé à l'eau du Gange sous le
ventre duquel ses éléphanteaux s'abritent. Les singes de granit
s'épouillent. La tête d'un veau roule en sacrifice quand celle de
nandi divinise la vache qui servit de monture à un Dieu.
Je
commence à me repérer grâce à notre guide, entre Brahma le
créateur, Vishnu le protecteur et Shiva le destructeur. Sans
hésitation le plus représenté, sans compter ses dix incarnations.
f
Je
m'arrête d'écrire pour chasser un moucheron et je vois trois
corneilles profitant de la gourmandise du chat de la maison (aussi
maigre que ses ancêtres égyptiens momifiés) qui a renversé le
byriani de la veille sur la coursive. Leurs croassements enrichissent
la troupe qui se retrouve bien vite au nombre des 7 corbeaux du conte
d'Andersen. Sont-ils aussi des princes ensorcelés ?
f
Sur
le dos de mastodonte de la plus large pierre du quartier des temples
est installé un palanquin de granit qui servait à allumer des feux
nourris d'huile avant l'édification du nouveau phare. Depuis ce
promontoire, on peut voir toute la platitude de la côte. Le ciel est
opaque, même les nuages peinent à dessiner une clarté. La mer se
confond aussi bien avec la terre qu'avec l'horizon, dans une brume
qui se densifiera jusqu'à devenir mousson.
Un
peu à l'écart de la troupe symphonique des temples est disposée la
musique de chambre des cinq rathas. Comme les doigts d'une main,
chaque monument érige sa particularité et sa similitude, au milieu
des sables. Style dravidien, bouddhiste, colonnes romanes, stupa,
association de tout cela. Les autres rochers non évidés en
sanctuaire sont devenus : bœuf, éléphant, et les touristes
indiens grimpent sur le dos des bêtes dociles en granit bleu et
pourpre, selon l'ombre et la lumière.
Une
famille parlant français juche ses trois enfants – dont deux
adoptés en Inde – sur la croupe et la tête bovine, tandis que
Ranjan boude pour les trois motifs habituels : la fatigue,
l'ennui et la faim !
f
Le
25 juillet 2016 à Pondichery, Serenity Beach
C'est
vrai que la soirée s'écoule avec sérénité dans la petite maison
au bord de la plage. Nous avons pris nos quartiers pour la semaine.
Des bouquets de fleurs fraîches (hibiscus) résument l'attention
aveclaquelle le lieu a été préparé. Le vent de l'océan indien
sèche nos serviettes à l'étage, tandis que les ventilateurs
agitent les pages de ceux qui lisent en position Récamier sur les
lits.
Depuis
le temps qu'on regardait le golfe du bengale sans oser tremper
au-delà de l'orteil !
Léandro
et Ranjan montet les vagues en Fossbury à l'imitation de leur père.
Nina, revenue des rouleaux, pose, comme la petite sirène, sur la
large bande de sable humide où la chair claire de mes baigneurs
forme des reflest sur plusieurs mètres, dans un étrange effet de
miroir disloqué qui teint du mirage.
Sur
la plage, un quatuor indien nous a longtemps tenu compagnie, dans
l'espoir de prendre en photo notre « happy family ». L'un
était chanteur, l'autre avait le comportement d'un homme saoul ou
d'un simple d'esprit. Le troisième était le photographe aux aguets
et le dernier semblait surveiller l'innocent. Quatre pieds nickelés
qui ne renoncèrent qu'au départ de Mô, vers la mer. L'exact opposé
de ce qui s'était produit la veille :
Comme
tous les enfants aspiraient à faire la grasse matinée, nous sommes
retournés en couple sur l'esplanade des temples, après une omelette
au fromage et un coup d'oeil au ciel idéal.
Mô
voulait photographier, à son rythme, sans plus de souci du guide ;
moi, je voulais peindre. Je me suis décidée pour un point de vue de
la « boule de beurre de Krishna », d'un peu loin (en
réalité aussi pour m'installer à l'ombre et sur une table de
pierre naturelle).
Au
stade du croquis, tout allait pour le mieux.Quelques fourmis géantes
faciles à chasser et moins agressives que les petites
rouges...soudain je me suis sentie devenir une attraction (on était
le dimanche). Sans oser lever trop les yeux de mon dessin, à part
pour regarder la pierre en équilibre, je sentais peu à peu la
lumière filtrée par un nombre toujours croissant de spectateurs. Je
continuai mon aquarelle, soucieuse de faire un peu ressemblant, pour
ne pas décevoir un tel public et j'espérais bien fort que Mô
repasserait de ce côté pour m'apporter un secours chevaleresque.
Ma
peinture était à mi-chemin lorsque je vis dans le cadre de mon
point de vue sa silhouette stopper et changer de direction pour
venir, par sa seule présence, faire disparaître l'attroupement qui
rejoignit peu après un bus scolaire (c'était en fait un car entier
d'adolescents!)
f
Le
26 juillet 2016,
Tandis
que la marée monte, recouvrant le pneu de tracteur qui me sert de
repère, je me suis enfin décidée à faire chauffer de l'eau (la
peur du gaz revenue presqu'intacte de l'enfance). Seule à me lever
de bonne heure dans notre maison assoupie, j'ai rempli près de 2
heures à observer les occupations de la plage, en alternance avec
quelques pages de Green hills of Africa D'Hemingway, moins
rebutantes par la langue que par le thème abhorré : la chasse.
Cependant le premier chapitre expose la rencontre improbable entre
l'auteur et un certain Kandinski en culottes tyroliennes, laquelle
génère une conversation sur le travail sans fin de l'écriture.
L'oeuvre de Zola terminée qurlques heures auparavant semble
poursuivre sa théorie d'une création artistique définitivement
inachevée : La peinture de Claude brûle après son suicide,
telle une veuve de Maharajah sur la pierre de sati du musée de
Chennai. Son seul ami Sandoz (avatar non déguisé de Zola) qui le
cimetière nouveau de Paris dans ce cri de guerre : « Au
travail ! »
Pourquoi
Ernest Hemingway traque-t-il le grand Koudou ou le rhinocéros,
malgré sa peur des serpents ? N'est-ce pas pour anéantir une
fois pour toutes le désir de la création ? Brama équilibré
par Shiva. La vie n'en finit pas d'aspirer à l'idéal mais la mort
scelle la perfection (quelle nouvelle illusion : en cherchant le
sens de worn, forme passée de s'habiller, que j'avais
superposée à Worm, le ver de la tirade d'Hamlet, je me
disais que la vie gagne encore.
Je
retourne mon attention vers la plage de la sérénité, sous le bleu
si pâle de l'aube luisante comme la nacre. Des barques soulignent
l'horizon d'un pointillé parallèle saus doute au tombant de
l'océan. Un homme descend les rochers de la jetée vers la première
eau et j'imagine ses ablutions du matin. Ma belle évocation se
dissipe lorsqu'il s'accroupit...
Le
bruit d'un tracteur puis ses roues rentrent dans mon champ de
perception par le côté opposé pour tirer les lourdes barques au
retour et pousser ensuite celles des pécheurs qui se relaient. A
partir de là, je n'ai plus qu'à chiffonner ma carte postale
orientaliste. Une escouade d'ados armés de balais couleur de terre,
entreprennent de nettoyer le rectangle de plage faisant face à
l'hôtel « La Hutte royale » oxymore justifiée par des
murs luxueux surmontés de toits végétaux en cours d'effondrement.
Tant que les balayeurs sont seuls maîtres de leur ouvrage, rien
n'avance : les balais font des tas que la prochaine bourrasque
éparpillera. L'un grignote des biscuits et laisse choir son
emballage juste à l'endroit déjà brossé. Cela m'agace tellement
que je retourne aux chasse inutiles de mon livre pour me convaincre
d'une misanthropie universelle.
C'est
vrai qu'hier,à Mahabalipuram, on n'osait pas se baigner au village
des pêcheurs car le croissant de sable entre une flaque saumâtre et
des rouleaux pour surfeurs accueillait tout un peuple de bateaux, de
chalands achetant les petits thons acier empilés dans des caisse de
plastique. Par deux, les porteurs hissaient sur un bâton leur charge
hérissée de queues et de nageoires, protégeant au choix leurs
épaules ou leurs reins en les ceignant de tissus madras à larges
carreaux bleus que d'ordinaire ils drapent en une sorte de kilt ou en
longue jupe-culotte. Les motifs rayés correspondent-ils aussi à des
clans dans une déclinaison orientale de l'Ecosse ? C'est la
question qui me vient en croisant quatre individus marchant de front
avec une dégaine de voyous et tous vêtus de dhotis rouges plutôt
inhabituels dans les bleus et les gris dominants. Ce n'était pas une
plage pour se baigner – à part de fanatiques surfeurs, dont une
famille de la réunion ravie par l'aubaine d'échapper à la menace
des requins et deux Japonais (le père brûlé par le soleil et
musclé par l'eau). Cependant la tension de la plage nous attirait,
nous charmait...Vingt pêcheurs hissaient l'un après l'autre les
longues embarcations, une fois vidées car la pêche avait été si
généreuse que les braque sne pouvaient être tirées de l'eau
au-delà de la proue. Les porteurs vont et viennent entre le dais qui
symbolise la place du marché (mais sans la criée) et le bras d'eau
croupie où flottent les corps gonflés de poissons porc-épic. Ils
rejoignent un camion frigorifique disproportionné, compte tenu de
l'étroitesse de la ruelle.
Aujourd'hui
le chargement a dû rejoindre Chennai, être divisé et acheminé
vers de nombreuses échoppes où les poissons de l'ancien port royal
de Mahabalipuram (le grand sacrifice) seront débités en steaks et
digérés par des centaines de ventres indiens ou occidentaux.

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