dimanche 18 septembre 2016

Une vraie journée du patrimoine (les musées de Chennai)

Ce matin-là, nous arpentons le fort de Saint Georges dont le musée peut assez vite s'oublier (l'intérêt étant de traverser les salles comme on tourne les pages d'un imagier en anglais) ; par exemple, la galerie des uniformes miteux et romantiques ravive les mots pantaloon et trousers. C'est le musée de ce qui n'est plus : maquettes retraçant les diverses étapes de la construction du fort, en queue de paon, depuis la fin du XVIIe siècle jusqu'aux panoramiques recomposés à partir de clichés de la fin du XIXe. Au dernier étage la toile du premier drapeau de l'Indépendance du 15 août 1947, est si fusée qu'elle est devenue une dentelle dont la trame et le fil forment des vaguelettes sous la vitrine presque aussi grande que la pièce. Se rappeller de l'emblème aux trois têtes de lions et de la roue du rouet. Raconter à Ranjan l'histoire de Gandhi.



Nous laissons les évocations colonialistes puis patriotiques pour rejoindre l'église anglicane Sainte Marie présentée comme la plus ancienne construite hors de l'Angleterre. Les fenêtres s'ouvrent en grand sur des jardins de palmes qui remplacent la lumière colorée des vitraux dans l'église aux briques blanchies. Chaque coin de muraille est placardé d'ex-voto plus ou moins somptueux, élevant une sorte de cimetière à la verticale aux chers et nobles Anglais disparus. Nous foulons encore quelques dalles funéraires pour revenir vers la rue, le bruit et le government museum :
Le musée se décline en six espaces à visée encyclopédique. Mô et moi y retrouvons l'ambiance de l'ancien musée parisien de La Porte dorée, avec ses aquariums et ses reptiles au sous-sol, l'art des « colonies » aux étages supérieurs, dont les salles des armes et des monnaies nous ont toujours découragés, surtout avec les jumeaux, puis Nina, encore si petits... Même si les enfants ne sont plus tous des enfants, nous avons dû opérer le même type de sélection.

Salle 1 : les danseuses de pierre et les éléphants coupés à mi-corps. Rampes de métal chromé et tourniquets de bois. Autre curiosité repérée par Mô, un corps dont la moitié masculine se féminise du côté gauche par la dissymétrie de la poitrine, la grâce de la posture, les variations de la coiffure, les lobes aux pendants d'oreille.

Salle plus centrale, éducative : un tyrannosaurus rex articulé et doté de rugissements alarmants, se donne en spectacle et attire autour de nous tous les autres visiteurs, tous indiens. Les portables filment.

Ma salle préférée reconstitue, dans des niches de bois, les éléments d'un temple dont la maquette permet de prendre la mesure de l'édifice majestueux. L'histoire de Bouddha se développe dans la pierre en épisodes germains de ceux de la vie de Jésus... Des têtes d'ange flottant, un arbre de vie, un calice, une ascension céleste. A la lecture du récit en anglais, je m'aperçois que les ruines proviennent d'Amravati, dans l'Andhra Pradesh... citée homonyme de la ville natale de Ranjan. J'aimerai caresser la lime stone aux endroits lustrés par les doigts qui ont couru sur la pierre durant des siècles...

La plus belle salle expose le bronze ; c'est la seule possédant une véritable muséographie (vitrines et spots sauvant les œuvres de l'omniprésence de l'ombre et de la poussière). Ranjan s'amuse au jeu des 7 erreurs en comparant toutes les shiva nara qui foulent du pied un bébé : sur le dos / sur le ventre / maigre / obèse / nez pointu / physique grotesque / lilliputien. Tandis que le dieu danseur foule l'enfant, celui-ci nargue ou encore strangule un cobra ! Qui des Grecs ou des Indiens a inventé Hercule ?
Que cherche-t-on dans un musée ? L'étrangeté ou notre propre culture, ses origines, son métissage par le temps et l'espace ?
Nous boudons les bocaux où volent éternellement des grenouilles, nous tournons le dos à la taxidermie affligeante qui met en scène l'orang-outang velu tenant par la main son squelette.




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