Sous le signe du livre Yoga d’Emmanuel Carrère
le mot tournant
Consigne 1 : tourner autour !
Silence, trois points… Sur une feuille le bruit du battement de cils, l’arrêt de l’agitation, retenir le mouvement, interrompre la boucle, suspendre (bb)
Silence, pesant, calme, menaçant, creux, vide, musical, respiratoire, traînant, assourdissant, angulaire, illimité (nina)
Consigne 2 poème panoramique
Devant/derrière et de gauche à droite
Mes chaussettes,
pied droit croisé sous pied gauche,
à l’envers au niveau des orteils remonter au genou
les barres bleu commun de la chaise de jardin devenue de cuisine
ce cahier d’où s’élève en diagonale un bic tout neuf son capuchon tout net, pas grignoté si suçoté !
Le cyclope Gervaise : ma grosse machine à laver, tout ce qui ne tient pas dans les placards boîte à thé remplie de pistaches, confitures, machine à café,
ce tableau monumental, ce large plafond blanc
pas de lustre juste l’ampoule nue
derrière moi une bibliothèque
des bibelots que je connais par cœur :
Lyon de Venise en marbre
cristal de roche de Madagascar
et le symbolisme de la lune
le sol dallage cacao avec mon sac d’école laissé tel quel
encore au-dessus tous ces objets
sans place définie
superposés : balance de cuisine et lunch box achetée après avoir vu le film
un décrochement au plafond
le plafond et la baie vitrée
enfin le tapis rouge
avec deux chats
noirs.
(bb)
Les profondeurs du bleu jean dans l’ombre où est posée une main aux ongles rongés se situent en dessous d’une vieille table en bois à la nappe africaine et verte. L’ordinateur posé dessus éclaire la consigne.
Derrière lui un repas achevé et inachevé dans son rangement de bouteilles, plastiques et verres, des miettes dans une assiette et un verre vide devant une chaise vide.
Un arrière-plan plus propre, la machine à laver la vaisselle qui supporte tous les pots de miel, les céréales, les galettes de riz qui ne rentrent pas dans le placard.
Au-dessus, un tableau, porte de l’Inde qui attend patiemment des porteurs de jarre.
Un mur blanc, fade, neutre, sert de support au pays des couleurs et des épices
Ce blanc continue et unit le mur au plafond. A peine dérangé par une ampoule nue, peut-être pour toujours. Arriver de l’autre côté : une console écartée de sa jumelle, qui accueille souvenirs en bric à brac et une photo d’un être absent.
(Nina)
Le gestomètre : Consigne 3 « à l’infinitif, liste de gestes du matin, brièveté jusqu’à l’un d’eux, soudain au ralenti »
Anticiper le réveil tourner l’oreiller renoncer à l’horizontale lever le volet roulant sortir la litière sur le balcon pincer le nez dérouler le tapis enchaîner les premières salutations réveiller la cadette couler le café réveiller le benjamin reprendre à « chien tête en bas » filer jusqu’au « Namasté » réveiller l’aîné nourrir le chat en transit voir courir le nôtre penser au cours pas terminé photographier le manuel que les élèves auront à coup sûr oublié choisir un masque :
celui-là cousu par l’amie ; il a séché, cette nuit, malgré un orage bruyant comme une apocalypse ; doucement je le lisse avec les doigts et l’applique sur mon visage : les pendants d’oreilles s’emmêlent dans ses élastiques noirs, ma respiration filtrée est devenue douce mesurée et j’ai le temps de me regarder, de remarquer, au-dessus du bandeau fleuri dans une cotonnade Liberty, mes cernes couleur de lilas.. ces vers d’Apollinaire me font un maquillage, du baume pour les yeux.
Vérifier les clés dans la poche de dire au revoir à la maison.
(blandine)
Ouvrir la porte, entendre le son strident de son ouverture, mettre un pas dehors, marcher, triturer ses écouteurs, passer le fil en haut, passer le fil en bas, passer le fil à droite, passer l’embout à gauche, regarder sa montre, accélérer le pas, ouvrir la seconde porte, brancher les écouteurs au téléphone, lancer l’application, appuyer sur le bouton aléatoire, écouter les premières notes, caler le rythme de ses pas à la pulsation musicale, lever les yeux, voir le long bus passer, courir, courir, être essoufflée, se presser, atteindre le bout de la rue, voir les portes encore ouvertes, faire un sprint, arriver devant la porte : Ah enfin ! malgré mon inattention d’hier, malgré mon oubli de mettre le réveil, malgré mon insomnie à 5h30 qui m’a redonné l’envie de dormir, j’ai pu attraper le bus… voir les portes se fermer, sentir le vent dans son cou, appuyer sur le bouton pour rouvrir les portes, entendre le bus démarrer, regarder la place confortable du fond juste à côté du bippeur de cartes, vide.
(Nina)
A l’affût : « Les Grands cerfs »
Consigne 4 : Incliner la tête et laisser tomber ce qui s’y accumule
(suite de 5 haïkus)
Kimi no nawa
Cette perte de ton nom
N’abandonne pas
Silence pesant
Questions qui filent en collier
De trois perles nues
Le temps passe et passe
Une place vide depuis
L’espace est rempli
Un changement d’air
Les nouvelles saisons pulsent
Champs en construction
Kimi no nawa
Les mots se sont fait la malle
Sourire en papier
Nina
Pénombre d’église
les doigts remplaçant les yeux
bénitier à sec
cherchant la veilleuse
derrière un voile marial
j’entends les pigeons
signe de la Croix
l’eau bénite s’est changée
Hydro-alcoolique
sorcière à Rouen
sur la place Jeanne d’Arc
un mât de mémoire
la fin du marché
ma fatigue sur le banc
les yeux aux vitraux
Blandine
Le rituel :
Choses qui… sont matières à penser :
Kant impérativement
Une bouillie de mots
Les papiers colorés à l’encre
Le temps déformé par les sentiments
(Nina)
-Les fleurs séchées
pensées violettes de cartes postales
d’avant la guerre
-les pansements ruban de Tulle
pour emmailloter le doigt pincé
-les cervelles en omelette
que la crise de la vache folle a jetées aux oubliettes
(bb)

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