Aujourd'hui c'est philosophie !
Mise en bouche littéraire en écoutant Delphine lire Marion Guillot Changer d'air, aux éditions de Minuit, qui nous donne trois jalons pour écrire
Contrainte 1 :
"C'est aussi pour mieux supporter....que je m'étais mis.e .....
A chaque.... j'étais obligé.e....
c'était mieux.... sans mon Platon à la main."
Nina : C'est aussi pour mieux supporter le froid que je m'étais mise à lire recroquevillée au pied des marches du lycée, levant les yeux parfois pour chercher le sourire de soutien des quelques passants, rares en ces temps et cette heure.
A chaque page à tourner, j'étais obligée de sortir mes mains de mes manches. Pour leur éviter de geler, je prenais mon temps, relisais plusieurs fois les répliques socratiques parfois embuées dans mon esprit à peine réveillé.
Le facteur arriva avec sa bonne humeur et ses quotidiens à glisser sous l'imposante porte. Le craquement d'un volet m'annonça que, d'ici quelques minutes, l'intendante l'ouvrirait. Je me levais. C'était mieux si j'évitais de me glacer les fesses ces quelques minutes, mon Platon à la main.
Blandine : C'est aussi pour mieux supporter le masque que je m'étais mise à observer les chaussures des voyageurs, cachée par un livre sans parvenir à en tourner une page, dans la rame du métro. On avait toujours la même domination des baskets et autres chaussures faussement sportives, lacets tirés et coincés entre la chaussette et le bord supérieur du chaussant à la mode de l'époque - délaissant la reconnaissance des marques - même si je ne peux jamais retenir mon admiration face à des sneakers blancs comme sortis de leur boîte à l'instant précédant le saut dans le transport en commun, sa poussière et sa graisse partagées -je m'attachais, de plus en plus en apnée sous mon masque, à observer plutôt la nuance ou l'épaisseur des lacets.
A chaque fois que la station nouvelle changeait mon vis-à-vis, j'étais obligée de renoncer à l'espoir d'une botte, façon Santiags, celles dont le propriétaire a rêvé longtemps et qu'il use des années ensuite, jusqu'à ce que le talon en biseau soit plus limé par la vie qu'un vieux chicot dans la bouche d'un centenaire... brrr ! un frisson me ramène au visage du cow-boy botté : il porte un masque jaune, avec un smiley qui me tire la langue.
C'était mieux si j'évitais en miroir de lui tirer aussi la langue, sous le masque, mon Platon à la main.
Contrainte 2, sur une vidéo de Yoann Bourgeois : Fugue / trampoline sur Metamorphosis II : autre version avec Clair de Lune
Quelle époque épique ou tragique ou comique nous évoque le danseur ?
Chut... chutant en silence, chutons
Il ne manque pas d'appuis
pour relancer notre ascension
mains écorchées, jambes raidies
sans cesse le poids des raisons
fait ployer nos membres alourdis
la course commence, pressons
les pas, précipitons la vie.
Nina
Sur la table en bois, elle a dessiné les touches de son piano imaginaire. Avec une règle pour respecter l'échelle d'un vrai clavier et afin que ses doigts de petite fille s'habituent à l'écartement douloureux entre le pouce et le petit doigt. Monter et descendre. Répéter.
Monter la gamme sur le plateau en faisant glisser le pouce sous l'annulaire pour la quatrième note, le fa ou le D, selon la codification de son pays ou celle du compositeur : Bach.
Descendre la gamme en faisant sauter le majeur afin qu'il rattrape le mi grave, ou le C, selon la langue des musiciens d'outre-Rhin.
Cinq doigts pour huit notes. Aurait-elle préféré une gamme pentatonique ? Ou une main fleurie par une octave de phalanges ?
On n'allait pas encore acheter un piano sans savoir si elle parviendrait à gravir les échelons de la musique, à rebondir sur l'opportunité de prendre des cours le mercredi après le catéchisme, chez la professeur particulière, avec son piano droit, sa méthode rose qui sentait plutôt la moisissure.
Dans son souvenir, elle n'entend plus les notes de la leçon, juste le tapotement de la pulpe de ses doigts sur la table qui n'a pas la chaleur noire de l'ébène pour les touches noires des demi-tons, ni la beauté tragique des touches blanches faites de l'ivoire patiné de combien d'éléphants abattus là-bas...
Deux ans après, elle avait quitté la petite ville de montagne entourée de neige pour une banlieue, sa MJC, et on lui avait acheté une flûte traversière, une vraie, de marque Yamaha.
Blandine
Le rituel des Choses qui... permettent de passer le temps... pour Blandine
Regarder les voyageurs d'un train qui regardent leur smartphone
Ecouter les conversations, dans la salle d'attente de l'orthodontiste
Marcher la tête en l'air en cherchant sur les façades de petites choses que personne peut-être n'a jamais plus regardées, sauf celui qui les a dessinées, gravées, forgées, graffitées, taguées, cachées...
Dévider le grand rouleau de la mémoire avec tous les âges des autres ou de moi-même
Rentrer d'un pas rapide en guettant les odeurs
Rentrer d'un pas souple comme dans l'échauffement du cours de tango
Rentrer le ventre et les fesses, en décrispant les épaules pour que ce petit trajet à pieds soit une parade tout au plaisir d'être simplement une passante.
Choses qui permettent de passer le temps pour Nina
Les bons moments qui raccourcissent l'instant,
l'ennui qui, mine de rien, grappille des minutes,
des inutiles pensées aux inutiles actions,
des regrets dépassés au passage du lu,
des blocages scolaires aux embouteillages linéaires
des manques d'envie à envier en attente
les gribouillages philosophiques, les soupirs oniriques


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