dimanche 26 mars 2017

Mère noire, nénène blanche ?



septembre 2015, Ste Marie de La Réunion


-Maman, tu crois que j'ai un frère ?

Quel bâton de sourcier a fait jaillir cette question, le dimanche midi, tandis que nous partageons, sur la terrasse, des pâtes en tire-bouchons nappées de porc au lait de coco, bien mijoté dans la généreuse marmite de fonte ? Combien de circonstances préparatoires ? Le coup de cuiller à pot, c'est le départ des petits chats, l'un roux et l'autre gris mais tous deux, des tigres de poche. Les autres chatons de la portée (je devrais écrire la poignée puisqu'ils étaient cinq), dorment en pelote, dans un panier de paille. Une serviette éponge les protège dans l'odeur de leur mère, disparue depuis une semaine, mamelles encore lourdes de lait. On accuse les chiens errants ou l'habitude locale de préparer du poison pour les animaux qui ne respecteraient pas le bornage des propriétés.
Mère chatte avait surgi un matin, comme nos autres chats, élisant domicile sur le canapé sans autre forme de bail. Comme les précédents, elle a fait notre conquête en douceur. Apparition, installation, disparition.
Cependant c'est la première fois que le 7ème fantôme de la vie d'un chat nous confie des chatons qui envahissent notre intérieur. C'est sûr qu'on est tous séduits, mais sans chercher à les baptiser. A part le plus dodu, avec une tête perdue. Beauty. Drôle de nom pour un – coup d'oeil – mâle.

Quelle semaine ! Lundi, maman chatte fugue. Beauty ne sait même pas laper ! Les garçons et moi, on se relaie avec, en guise de biberons, des pipettes de sérum physiologique remplies de lait coupé d'eau. Le soir, les chats se tapissent entre nous, sur le canapé, leurs yeux et leurs miaulements sur pause, tandis que nous aussi on dort devant le film...

Mon fils est un tendre cagnard. Infatigable sportif. Collégien parfois délicat qui résout ses problèmes « seul » : pas forcément la meilleure manière. Bref, ni plainte, ni délation. A 12 ans, on se débrouille entre copains.
A table, ses cils immenses retiennent des larmes qui s'échappent dès que je les remarque. Vite, du poing, il les efface. Le voilà si triste du départ des deux chatons ! Il n'a pas pleuré mercredi lorsque son grand frère s'est envolé vers la métropole, pour ses études. Peut-être accepte-t-il que les départs soient la contrepartie d'une vie insulaire... car notre famille niche sur un morceau de scories, au milieu de l'océan indien : une île vivante, qui croît en direct, avec des bordées de lave. Ce serait beau de prendre la voiture et le temps d'aller voir péter le volcan mais il faut nourrir les chatons, dire au revoir au grand et ne pas oublier le plus jeune.

-Maman, tu crois que j'ai un frère ?

La question a tracé son chemin dans mon imagination et ma mémoire. Ce frère inconnu est-il né avant ou après ta naissance, ton arrivée à l'orphelinat, ta rencontre avec nous ? Ce frère est né ce dimanche dans ta conscience, et la mienne. Comment croire que tu serais le seul enfant d'une mère dont on ne sait rien ! Sinon la mention sur un papier de sa religion : hindoue.
Mon autre fils est né ailleurs encore, plus près, sur la Grande -île où la peau est noire, brune, crémeuse, laiteuse, comme ici sur notre caillou volcanique. Nous partageons les mêmes ancêtres, les mêmes confluences de l'Asie avec l'Afrique.
En Inde, les bébés sont confiés aux grandes sœurs de lait ou de fonction. Qu'on nomme les didis. Ici, les mères de substitution sont des taties ou des nénènes.

Quand on a déménagé de la métropole vers l'outremer, nos enfants allèrent à la garderie. Les premiers jours furent des surprises de vocabulaire : le portail de la maternelle était le barreau, les « bonbons » proposés, de simples biscuits. Les nounous : des taties ! Taties curieuses de nos enfants marrons accompagnés par nos mains blanches.
« Mais où sont vos vrais parents ? » avait demandé la redoutable Tatie Corinne, reine des ladilafés.
« Morts dans un accident de voiture. »
Quand je vous disais que mes fils se débrouillent tout seuls ! La curieuse n'y était pas revenue avant la saison des flamboyants et de la fête de Noël où, dès le barreau passé, elle avait sondé le « papa » :
« S'il vous l'ont dit... » Il est fort, mon homme, pour se débarrasser des grandes langues.

Depuis la naissance de nos fils au gré du désir, du hasard et des aéroports, je suis farouchement opposée à l'idée de les confier à une nounou ou une nénène ; crèches, garderies, tant que la structure est collective, c'est pour moi comme une antichambre de l'école. Je ne veux pas de rivale à ma maternité. J'ai porté plus de neuf années nos enfants, dans le cœur, pas dans mon ventre. Le cœur, c'est pas un gâteau à partager. Plus on aime de personnes, plus il grandit. A la tête de l'orphelinat où mon aîné passa la première année de sa vie, était une dame au cœur immense. Elle en avait accueillis, des enfants, des bébés, parfois des prématurés qu'elle gardait dans la couveuse locale : deux bouteilles d'eau chaude, de part et d'autre du petit trop pressé de naître. Toutes ces années. Toutes ces arrivées, ces départs. Entre les deux, sa peur. Elles est morte (mon fils n'avait pas deux ans) du cœur. Il avait dû tellement se dilater... un ballon qui nous laisse le souvenir des couleurs de la fête et de la légèreté des rêves.

- Maman, tu crois que j'ai un frère ? 

La phrase se démultiplie, telle les divagations d'un kaléidoscope. Triangle de l'enfant, de la mère noire et de la blanche. La mère noire est une lettre : X. La moitié chromosomique de chaque femme : XX. La mère noire n'a pas d'âge, pas de visage. La mère noire n'a pas de père. C'est écrit sur le papier officiel d'abandon.
Mère blanche, je porte les mêmes XX mais n'ai pas porté mes fils. Mère blanche, j'ai le père pour l'enfant. Le père parti loin de moi pour revenir avec l'enfant. Ce père porteur de bonnes nouvelles.
Mère blanche, je n'aurais rien voulu savoir de l'autre femme. Comment construire ma propre maternité avec trop de savoirs. Je fuis les oracles. Il me fallait la nuit de l'oubli, le fénoir, pour mettre au monde notre lien. Quand la mère noire a coupé le cordon, mère blanche, je l'ai tissé à partir de nous. Fils et fils se confondent dans l'écriture, à la croisée du hasard et de la destinée.

Mon fils, tu as un frère qui est mon autre fils. Tu as d'autres frères ailleurs, d'autres sœurs par-delà les mers. Je ne sais qui ils sont, ni où, ni avec qui ils deviennent des hommes. Est-ce l'heure de reprendre l'avion pour retourner au pays de ta peau ?

Mais pour l'instant, si ensemble, nous allions nourrir les chatons ?

Mère noire, mère blanche, pas nénène.

Je mesure le temps passé dans cette maison à la hauteur des papayers dont on cueillait les fruits juste en tendant le bras... désormais les mainates ont toute latitude pour se balancer sur les feuilles et piqueter le ventre solaire des papayes mûres. Sur le bleu du ciel, de grands oiseaux noirs et blancs augurent le destin de nos fils de la fortune.

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