septembre 2015, Ste Marie de La Réunion
-Maman, tu crois que j'ai un frère ?
Quel bâton de sourcier a fait jaillir
cette question, le dimanche midi, tandis que nous partageons, sur la
terrasse, des pâtes en tire-bouchons nappées de porc au lait de
coco, bien mijoté dans la généreuse marmite de fonte ?
Combien de circonstances préparatoires ? Le coup de cuiller à
pot, c'est le départ des petits chats, l'un roux et l'autre gris
mais tous deux, des tigres de poche. Les autres chatons de la portée
(je devrais écrire la poignée puisqu'ils étaient cinq), dorment en
pelote, dans un panier de paille. Une serviette éponge les protège
dans l'odeur de leur mère, disparue depuis une semaine, mamelles
encore lourdes de lait. On accuse les chiens errants ou l'habitude
locale de préparer du poison pour les animaux qui ne respecteraient
pas le bornage des propriétés.
Mère chatte avait surgi un matin,
comme nos autres chats, élisant domicile sur le canapé sans autre
forme de bail. Comme les précédents, elle a fait notre conquête en
douceur. Apparition, installation, disparition.
Cependant c'est la première fois que
le 7ème fantôme de la vie d'un chat nous confie des chatons qui
envahissent notre intérieur. C'est sûr qu'on est tous séduits,
mais sans chercher à les baptiser. A part le plus dodu, avec une
tête perdue. Beauty. Drôle de nom pour un – coup d'oeil – mâle.
Quelle semaine ! Lundi, maman
chatte fugue. Beauty ne sait même pas laper ! Les garçons et
moi, on se relaie avec, en guise de biberons, des pipettes de sérum
physiologique remplies de lait coupé d'eau. Le soir, les chats se
tapissent entre nous, sur le canapé, leurs yeux et leurs miaulements
sur pause, tandis que nous aussi on dort devant le film...
Mon fils est un tendre cagnard.
Infatigable sportif. Collégien parfois délicat qui résout ses
problèmes « seul » : pas forcément la meilleure
manière. Bref, ni plainte, ni délation. A 12 ans, on se débrouille
entre copains.
A table, ses cils immenses retiennent
des larmes qui s'échappent dès que je les remarque. Vite, du poing,
il les efface. Le voilà si triste du départ des deux chatons !
Il n'a pas pleuré mercredi lorsque son grand frère s'est envolé
vers la métropole, pour ses études. Peut-être accepte-t-il que les
départs soient la contrepartie d'une vie insulaire... car notre
famille niche sur un morceau de scories, au milieu de l'océan
indien : une île vivante, qui croît en direct, avec des
bordées de lave. Ce serait beau de prendre la voiture et le temps
d'aller voir péter le volcan mais il faut nourrir les
chatons, dire au revoir au grand et ne pas oublier le plus jeune.
-Maman, tu crois que j'ai un frère ?
La question a tracé son chemin dans
mon imagination et ma mémoire. Ce frère inconnu est-il né avant
ou après ta naissance, ton arrivée à l'orphelinat, ta rencontre
avec nous ? Ce frère est né ce dimanche dans ta conscience, et
la mienne. Comment croire que tu serais le seul enfant d'une mère
dont on ne sait rien ! Sinon la mention sur un papier de sa
religion : hindoue.
Mon autre fils est né ailleurs encore,
plus près, sur la Grande -île où la peau est noire, brune,
crémeuse, laiteuse, comme ici sur notre caillou volcanique. Nous
partageons les mêmes ancêtres, les mêmes confluences de l'Asie
avec l'Afrique.
En Inde, les bébés sont confiés aux
grandes sœurs de lait ou de fonction. Qu'on nomme les didis.
Ici, les mères de substitution sont des taties ou des
nénènes.
Quand on a déménagé de la métropole
vers l'outremer, nos enfants allèrent à la garderie. Les premiers
jours furent des surprises de vocabulaire : le portail de la
maternelle était le barreau, les « bonbons »
proposés, de simples biscuits. Les nounous : des taties !
Taties curieuses de nos enfants marrons accompagnés par nos mains
blanches.
« Mais
où sont vos vrais parents ? » avait demandé la
redoutable Tatie Corinne, reine des ladilafés.
« Morts dans
un accident de voiture. »
Quand je vous
disais que mes fils se débrouillent tout seuls ! La curieuse
n'y était pas revenue avant la saison des flamboyants et de la fête
de Noël où, dès le barreau passé, elle avait sondé le
« papa » :
« S'il vous
l'ont dit... » Il est fort, mon homme, pour se débarrasser des
grandes langues.
Depuis la naissance
de nos fils au gré du désir, du hasard et des aéroports, je suis
farouchement opposée à l'idée de les confier à une nounou ou une
nénène ; crèches, garderies, tant que la structure est
collective, c'est pour moi comme une antichambre de l'école. Je ne
veux pas de rivale à ma maternité. J'ai porté plus de neuf années
nos enfants, dans le cœur, pas dans mon ventre. Le cœur, c'est pas
un gâteau à partager. Plus on aime de personnes, plus il grandit. A
la tête de l'orphelinat où mon aîné passa la première année de
sa vie, était une dame au cœur immense. Elle en avait accueillis,
des enfants, des bébés, parfois des prématurés qu'elle gardait
dans la couveuse locale : deux bouteilles d'eau chaude, de part
et d'autre du petit trop pressé de naître. Toutes ces années.
Toutes ces arrivées, ces départs. Entre les deux, sa peur. Elles
est morte (mon fils n'avait pas deux ans) du cœur. Il avait dû
tellement se dilater... un ballon qui nous laisse le souvenir des
couleurs de la fête et de la légèreté des rêves.
- Maman, tu crois
que j'ai un frère ?
La phrase se
démultiplie, telle les divagations d'un kaléidoscope. Triangle de
l'enfant, de la mère noire et de la blanche. La mère noire est une
lettre : X. La moitié chromosomique de chaque femme : XX.
La mère noire n'a pas d'âge, pas de visage. La mère noire n'a pas
de père. C'est écrit sur le papier officiel d'abandon.
Mère blanche, je
porte les mêmes XX mais n'ai pas porté mes fils. Mère blanche,
j'ai le père pour l'enfant. Le père parti loin de moi pour revenir
avec l'enfant. Ce père porteur de bonnes nouvelles.
Mère blanche, je
n'aurais rien voulu savoir de l'autre femme. Comment construire ma
propre maternité avec trop de savoirs. Je fuis les oracles. Il me
fallait la nuit de l'oubli, le fénoir, pour mettre au monde
notre lien. Quand la mère noire a coupé le cordon, mère blanche,
je l'ai tissé à partir de nous. Fils et fils se confondent dans
l'écriture, à la croisée du hasard et de la destinée.
Mon fils, tu as un
frère qui est mon autre fils. Tu as d'autres frères ailleurs,
d'autres sœurs par-delà les mers. Je ne sais qui ils sont, ni où,
ni avec qui ils deviennent des hommes. Est-ce l'heure de reprendre
l'avion pour retourner au pays de ta peau ?
Mais pour
l'instant, si ensemble, nous allions nourrir les chatons ?
Mère noire, mère
blanche, pas nénène.
Je mesure le temps
passé dans cette maison à la hauteur des papayers dont on cueillait
les fruits juste en tendant le bras... désormais les mainates ont
toute latitude pour se balancer sur les feuilles et piqueter le
ventre solaire des papayes mûres. Sur le bleu du ciel, de grands
oiseaux noirs et blancs augurent le destin de nos fils de la fortune.
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