Fils d’écriture
Yuko Tsushima est la fille malheureuse d’Osamu Dazai ! Autrement formulé l’auteur de La déchéance d’un homme est le père de La Femme qui court dans la montagne. Quand je l’ai appris, ma bibliothèque mémorielle en a été bouleversée. Que son géniteur ait pu être écrivain, évidemment avant elle, tombe sous le sens. Mais elle est née un an après le « dernier » suicide de Dasai. D’autres tentatives avaient en partie seulement réussi : lui, revenu des morts alors qu’une jeune maîtresse flottait telle la belle Ophélie.
Dazai, je l’ai lu par un hasard de bouquinerie en commençant par le recueil Cent vues du Mont Fuji. Fidèle à mon goût pour les fils de lecture, j’ai recherché systématiquement d’autres œuvres (Retour à Tsugaru) qui font penser que cet homme si ouvertement misanthrope, a commencé par se détester, et n’a vécu que pour aimer, mais sans savoir qui ou pourquoi. En cherchant la biographie de celui qui était né Shūji Tsushima, j’ai redécouvert sa fille.
Mlle Tsushima a pris place en 2023 sur l’étagère de ma bibliothèque asiatique. Elle m’a provoqué un choc en lisant Vous, rêves nombreux, toi, la lumière ! l’histoire de son fils dont le cœur de 8 ans un matin, s’est, sans raison, arrêté. Il n’y a pas de mots pour dire la mère qui perd son enfant. Ni en français, ni en japonais. Les veuves sont éplorées ou joyeuses, les orphelins vivent de désastreuses aventures, développent des dons fantastiques mais la mère dont l’enfant a disparu reste la mère de l’enfant mis au monde.
J’ai renoué les fils de ma lecture grâce au recueil Album de rêves. Toute son écriture ne parle plus que du petit garçon qui peuple l’espace et le temps. Dans l’une des nouvelles, son enfant lui apparaît doté du pouvoir de voler. Comme il est encore jeune, plus encore qu’au moment de sa disparition, il ne maîtrise pas son corps. Il frôle les membres de sa famille, les objets de leur maison et atterrit un peu abruptement aux pieds de sa mère, avant de l’entraîner, main dans la main, dans son envol. Ce récit onirique fut une seconde commotion pour moi qui garde -comme un trésor secret- la certitude que j’ai volé très véritablement dans l’obscurité, tout autour de ma chambre, ma main dans la sienne, la nuit suivant l’enterrement de ma jeune sœur.
Lyon, le 1er juin 2024

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